Haute couture

Entretien avec Yasmina Chellali

Après une éclipse de trois années, vous comptez réinvestir le podium, jeudi prochain, à travers un défilé de mode initié, dans le cadre de la manifestation « Alger, capitale de la culture arabe ».
Si j’ai été absente de l’actualité nationale cela ne signifie pas que j’ai déserté les podiums. Loin s’en faut, je ne me le pardonnerai pas. Cela représente tant pour moi. Mais j’ai eu l’occasion de produire mes créations dans des capitales étrangères et de les proposer à l’appréciation d’un public différent, très exigeant et une critique pointilleuse et très peu complaisante. Cela étant, je dois dire la vérité que l’organisation d’un défilé chez nous demeure une expédition longue, ardue et coûteuse, il faut le souligner.

Pourriez-vous nous parler de la dernière collection que vous allez présenter au public algérois ?
Comme je vous le disais, il s’agit d’un défilé assez particulier. Sa particularité est qu’il est sous-tendu par un thème pictural. J’ai choisi de lier la peinture des Orientalistes et la création de mode. Pourquoi les Orientalistes me direz-vous ? Je considère que ce courant est celui qui a saisi le mieux mais avec le plus de pertinence, les lumières et les couleurs de l’Algérie. Ils ont traduit parfois avec beaucoup d’exotisme, d’esthétisme colonial et souvent aussi, avec naïveté, une charge émotionnelle intéressante. Intéressante pour moi dans la mesure où ils se sont intéressés à la femme et à ses costumes. Cela ne veut pas dire bien entendu qu’il me fallait reproduire les vêtues du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Pas du tout. Il me fallait à la fois demeurer fidèle à l’esprit créatif de ces Algériennes mais les harmoniser et les montrer dans leur évolution. Reproduire un costume avec ses broderies, ses formes, ses lourdeurs n’est pas de la mode ni de la création. C’est de la perpétuation. Il s’agit d’en extraire l’âme, l’essence et de le proposer au XXIe siècle avec ses exigeances. Elles sont nombreuses. Elles nous commandent d’évoluer, d’aller de l’avant.

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec une vingtaine de mannequins français ?
Je ne dirai pas qu’il n’ y a pas de mannequins professionnels en Algérie. Ce serait une injure à tous les jeunes talents qui naissent et se multiplient chez nous. Leur beauté, leur élégance n’a souvent rien à envier à leurs homologues d’Europe où d’ailleurs. Cette même Europe où les plus grands couturiers vont d’ailleurs puiser sous nos latitudes africaines, asiatiques ou latino-américaines des top-modèles afin de diversifier les genres. Mais parfois, face à des impératifs de temps et d’efficacité, nous nous trouvons dans l’obligation péremptoire de recourir aux agences de France, d’Italie ou d’ailleurs en Europe, pour s’assurer les garanties de bonne fin. Le prix me diriez-vous car cet aspect est sous-entendu par votre question. Sans aller jusqu’à prétendre que la réussite n’a pas de prix, je dirai que lorsque vous voulez réussir il faut y mettre le prix. C’est la politique des moyens ou les moyens de la politique. Le choix est délicat mais il faut le faire. A ce propos, j’ai une pensée amicale et pleine de gratitude envers mes sponsors que je remercie du fond du coeur.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la mode algérienne ?
Qu’est-ce que la mode sinon le moteur de l’industrie textile ? Comme je l’ai souvent dit, une robe proposée dans un défilé de création, c’est un peu une formule1. Je m’explique : dans une création, nous proposons des matériaux, des formes et des concepts que le prêt-à-porter va mettre en application. Plus il y a de créateurs et plus l’industrie du textile est dynamique tant en amont dans la fabrication des tissus et accessoires qu’en aval avec l’activité de confection. Or qu’en est-il chez nous ? L’Algérienne et l’Algérien s’habillent chinois, turc, syrien, européen. Le peu d’industrie que nous possédions a été liquidé sur l’autel de la privatisation. Comment parler de mode ? Je travaille sur le costume algérien et je concoure à sa mise en adéquation avec notre époque et sa pérennité dans le temps. Défiler avec des robes telles qu’elles se concevaient il y a cent ans au nom de l’authenticité ne procède ni de la création ni de la mode mais de la simple reproduction du geste ancestral.

Entretien réalisé par Nacima Chabani pour le Quotidien El Watan

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