Les croisades vues par les Arabes


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    Les croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf, J’ai lu, 1983,

    par Jean Pierre Bonin
    L’attrait premier de ce livre est qu’il se situe d’emblée, comme le dit l’auteur, dans l’autre camp. Son contenu repose en effet “à peu près exclusivement, sur les témoignages des historiens et chroniqueurs arabes de l’époque.” Cela donne bien sûr une histoire passablement différente de celle qu’on a connue à travers les chansons de geste: “Plus qu’un nouveau livre d’histoire, en effet, nous avons voulu écrire, à partir d’un point de vue jusqu’ici négligé, le roman vrai des croisades, de ces deux siècles mouvementés qui ont façonné l’Occident et le monde arabe, et qui déterminent aujourd’hui encore leurs rapports.”
    D’une façon très schématique: l’ère musulmane commence avec la migration (l’hégire) du prophète Mohammed de La Mecque à Médine. Dans les deux siècles qui suivirent, les Arabes constituèrent un immense empire, s’étendant de l’Inde jusqu’aux Pyrénées. Au IXième siècle, cet empire est à son apogée. Il connaîtra ensuite une lente décadence, le pouvoir politique passant progressivement des mains des divers califes aux mains des militaires perses et turques. Les croisades proprement dites commencent en 1097. Jérusalem sera prise, saccagée et les populations arabes massacrées en 1099. Vingt-cinq ans plus tard, les occidentaux occupent pratiquement toute la côte. De débâcles en victoires, la fin du siècle verra, avec l’extraordinaire épopée de Saladin, l’éradication de l’occupation franque au moyen orient. Quand en 1187, Saladin écrase les armées franques et reconquiert Jérusalem, les croisés ne contrôlent plus que quelques villes en Syrie. Tout ne s’éteint cependant pas du jour au lendemain. L’implication de Richard Cœur de Lion redonnera temporairement le contrôle de plusieurs villes aux occidentaux, et plus tard, en 1204, la destruction de Constantinople par les armées franques compte parmi les plus grands massacres de l’histoire humaine. Les Francs tenteront aussi sans succès d’envahir l’Égypte, mais, en 1250, la capture du roi Louis IX signera la fin, pour ainsi dire, de l’occupation franque au moyen orient. Concurremment à ces événements, le monde arabe subit une double transformation. D’abord, la dynastie des ayyoubides s’écroule et le pouvoir passe aux mains des mamelouks, officiers-esclaves dont le premier souverain sera une femme (la sultane Chajarat-ad-dorr, épouse d’un des chefs mamelouks). Le changement de dynastie, qui s’exprime entre autre par un net durcissement dans les relations avec les envahisseurs, inaugure dans l’ensemble une période de “redressement militaire, politique et religieux” dans l’empire. Mutation nécessaire car les Mongols venant de l’est sont de plus en plus insistants. Bien qu’ayant réussi à s’emparer de Bagdad en 1258, puis de Damas, l’armée des petits-fils de Gengis Khan est finalement vaincue en Palestine. Parallèlement, Louis IX, qui tentait une autre invasion en Tunisie, meurt sur place. On retient généralement 1291 comme la date qui marque la fin de la présence franque en Orient. Les Musulmans devaient ensuite, en s’alignant sous les drapeaux des Turcs ottomans, repartir à la conquête de l’Europe. “En 1453, Constantinople tombait entre leurs mains. En 1529, leurs cavaliers campaient sous les murs de Vienne.”
    Bien entendu, toute cette histoire en est une de trahisons, de massacres, de viols (même l’anthropophagie est au menu, et pas seulement pour des raisons de famine) et… de commerce. Mais les occidentaux n’ont pas, dans le livre de Maalouf, le monopole de la cruauté. Le regard que pose l’auteur sur le monde arabe est sans complaisance, et si on peut percevoir, tout au long du livre, son opinion sur les causes profondes des malheurs des Musulmans, il faut attendre l’épilogue pour que celle-ci se voie clairement articulée. Dans tout le reste du livre le ton reste celui de l’historien, et les commentaires sont rares. Cet épilogue est cependant la partie, non la plus intéressante puisque tout le livre est passionnant, mais certainement celle qui donne le plus à réfléchir. Je ne suis pas un partisan de la thèse du conflit de civilisations entre l’occident chrétien et l’Islam, thèse associée au professeur Samuel Huntington, mais il est difficile de lire ce livre sans avoir l’impression qu’il en est une espèce de démonstration historique. Sans la contredire, l’épilogue vient cependant nuancer cette impression.
    Que s’est-il passé pour que ce qui semble une victoire si éclatante (l’expulsion des envahisseurs, occidentaux et mongols, et la reprise de la conquête en direction de l’Europe) se révèle en fait être le point de césure à partir duquel le centre du monde s’est ensuite graduellement déplacé vers l’ouest? Car en dépit de ces victoires, et du contexte historique de l’époque, où “le monde arabe, de l’Espagne à l’Irak, est encore intellectuellement et matériellement le dépositaire de la civilisation la plus avancée de la planète”, les croisades semblent bien avoir donné le signal de départ de la prédominance de la civilisation occidentale, et ce, jusqu’à nos jours. Auraient-elles eues, ces croisades, au fond, l’effet escompté, et “sonné le glas de la civilisation arabe? Il est clair que répondre à cette question par l’affirmative c’est implicitement reconnaître que le problème qui se reconduit aujourd’hui n’est qu’une manifestation de plus de ce conflit de civilisations.
    Maalouf nuance cependant l’affirmation. Bien avant l’arrivée des Francs, le monde arabe souffrait de plusieurs infirmités qui avaient déjà commencé à le miner. Première infirmité, dans leur immense empire, les Arabes étaient tombés, dès le IXième siècle, en minorité. Peu à peu ses dirigeants furent presque tous étrangers, culturellement arabisés certes, mais néanmoins étrangers: Noureddin, Baibars, Qalaoun étaient turcs, Saladin kurde. De plus, leurs armées ne cessaient de s’enfler de guerriers venus des steppes d’Asie centrale, sans culture commune avec les civilisations arabes ou méditerranéennes, qui s’intégrèrent rapidement aux castes militaires dominantes. À l’arrivée des Francs, les Arabes vivaient déjà sur les acquis du passé, et “s’ils étaient encore nettement en avance sur ces nouveaux envahisseurs dans la plupart des domaines, leur déclin était amorcé.”
    Ensuite, et là on touche à une dimension tout à fait moderne de la question, les Arabes n’ont jamais su bâtir des institutions stables: “Toute monarchie était menacée à la mort du monarque, toute transmission du pouvoir provoquait une guerre civile.” Dans toute leur barbarie, les Francs réussissaient tout de même à établir, d’une certaine manière, une société de droits, et à créer de véritables états. Dans l’Orient arabe, il n’y a pas de limite aux pouvoirs arbitraires des souverains. La conséquence la plus profonde de cet état de fait est que devant la poussée occidentale le monde arabe n’eut d’autre réflexe que de se refermer sur lui-même. L’efficacité même de la gestion franque dans le domaine social devint suspecte et menaçante aux yeux de l’intelligentsia arabe. Alors que dans tous les domaines, les Francs se mirent à l’école arabe, qu’on reprit contact avec l’héritage de la civilisation grecque et qu’on entreprit un processus d’assimilation de la médecine, de l’astronomie, de la chimie, de la géographie, des mathématiques et de l’architecture arabes, lançant l’Europe sur la voie de la Renaissance, pour les Arabes, les “guerres saintes allaient déboucher sur de longs siècles de décadence et d’obscurantisme”. Ce monde arabe qui “se recroqueville sur lui-même” en développa une mentalité défensive, qui ne cessera d’alimenter un sentiment de marginalisation: “Le progrès, c’est désormais l’autre.”
    Ce dilemme qui s’offrait au monde arabe, entre d’une part le rejet de ce modernisme naissant et, d’autre part, son acceptation servile, n’a jusqu’à maintenant jamais été résolu. Il s’ensuit, selon Maalouf, une incapacité pour le monde arabe de “considérer les croisades comme un simple épisode d’un passé révolu”. Ainsi, des événement qui ont eut lieu il y a plus de sept siècles continuent de hanter le monde arabe dans ses relations avec l’occident: “Dans un monde musulman perpétuellement agressé, on ne peut empêcher l’émergence d’un sentiment de persécution, qui prend, chez certains fanatiques, la forme d’une dangereuse obsession (…) il est clair que l’Orient arabe voit toujours dans l’Occident un ennemi naturel. Contre lui, tout acte hostile, qu’il soit politique, militaire ou pétrolier, n’est que revanche légitime. Et l’on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd’hui encore, comme un viol.”


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