Tendances mode

La saga Yasmina Chellali

Yasmina Chellali est à la tête de la première maison de couture algérienne. Elle est une femme brillante, une artiste passionnée avec ce supplément d’âme qui donne de la profondeur à ses créations. Malgré sa longue carrière et sa légitimité dans le milieu de la mode algérienne, Yasmina doute continuellement d’elle-même, ce doute commun à tous les grands créateurs, moteur nécessaire dans la quête de l’excellence. Dziriya.net vous raconte Yasmina Chellali qui fêtera l’année prochaine ses 50 ans de carrière.

C’EST À PARIS QUE TOUT COMMENCE …

Yasmina Chellali débute sa formation artistique à Paris à l’âge de 17 ans dans la vicissitude de l’occupation française en Algérie. Trois ans plus tard, au milieu des années 50, elle démarre sa carrière de styliste en entrant par la grande porte : elle est embauchée en tant qu’ouvrière chez Jacques Esterel, un célèbre styliste parisien qui possédait une maison de couture rue Pierre-Charron. Avant-gardiste de la mode, Esterel – qui était aussi auteur, compositeur et peintre – avait une conception totalement innovante de la mode pour son époque : il avait eu l’idée de théâtraliser ses défilés. Il innova également en créant le concept « couture boutique ». Ce dernier – qui aura, entre autres, comme assistant un certain Jean Paul Gaultier – remarque très rapidement les facultés exceptionnelles de cette jeune fille toute timide et frêle qui deviendra en l’espace de quelques mois son assistante styliste… Un exploit lorsqu’on sait que pour arriver à ce stade, il faut gravir plusieurs échelons et travailler au moins une dizaine d’années.

Cette période parisienne très courte la marquera à jamais. Elle était au coeur du Saint Germain d’autrefois (véritable ventre culturel de Paris) côtoyant la crème des artistes de l’époque. Elle y découvrira donc le luxe et la mode occidentale qu’elle s’amuse déjà à amalgamer avec la mode orientale. Son sens de la mode et son élégance feront d’elle le mannequin vedette de la maison de couture Esterel. Même mannequin, elle détonnait en plein dans le courant Tweegy où les mannequins de petite taille fascinaient.

Mais très vite, elle décide de se consacrer entièrement et définitivement à sa véritable passion : le stylisme. En parallèle à son emploi au sein de la maison Esterel, elle prend des cours du soir pour étendre son savoir et perfectionner son style. Peu de gens le savent mais c’est au cours de cette période qu’elle créa pour sa maison de couture la robe Vichy. Elle a eu l’astucieuse idée de confectionner une robe avec ce tissu habituellement utilisé pour réaliser des nappes ou des serviettes. Le succès sera sans appel.

LE RETOUR AU PAYS

En 1960, elle retourne dans son pays natal qui vit les heures les plus difficiles de son histoire. Cette Algérie à l’agonie la marquera profondément. Après l’indépendance en 1964, elle décide d’ouvrir sa propre maison de couture :

« Un an plus tard, j’organise le premier défilé de mode en Algérie pour présenter ma toute première collection qui a fait beaucoup parlé à l’époque. C’était la première fois que les algérois voyaient une femme monter sur un podium. Il y avait la-dedans quelque chose d’inconcevable. ».

Ce défilé, très contemporain dans son temps, faisait déambuler des femmes portant des karakous en argent, des robes sahariennes époustouflantes de beauté, des robes badrounes, des sarouels récupérés plus tard par les plus grands couturiers parisiens… La presse de l’époque s’enflamme pour cette jeune couturière très audacieuse, lui reprochant même de vouloir dévergonder la femme algérienne.

Malgré les grandes difficultés de cette Algérie d’après-guerre, elle y gardera de très bons souvenirs :

« Les femmes n’avaient pas beaucoup de possibilité : elles se mariaient très tôt, elles portaient le hayek et elles étaient soit brodeuses, couturières ou pâtissières… Leurs modes d’expression étaient limités mais elles excellaient dans ce qu’elles faisaient. D’ailleurs, je me rappelle que j’allais souvent les voir pour commander des pièces de broderies. Elles étaient extraordinaires : Quelle gaieté, quel raffinement… Malgré la pauvreté, elles paraissaient riches, car elles faisaient les choses avec coeur.. À cette époque, les gens savaient être pauvre. On mangeait et on s’habillait très bien et nos fêtes étaient extraordinaires… Il y avait la pauvreté, certes, mais il y avait aussi cet esprit de collégialité et cette noblesse d’esprit qu’on ne retrouve plus aujourd’hui ! »

SES DIFFICULTÉS

Yasmina Chellali a toujours voulu aller de l’avant, et ce, malgré les nombreuses difficultés auxquelles sont généralement confrontées les artistes. En plein terrorisme, elle osa organiser un défilé de mode à la maison de la presse au risque de sa vie. Sa volonté a été de toujours mettre en avant la culture et le savoir-faire algérien à travers le monde.

« Je sais pertinemment que ma carrière aurait été beaucoup plus abouti si j’étais restée en France. Chez nous, les couturières qualifiées sont des perles rares. Je les forme moi-même puis elles me quittent souvent pour honorer leurs obligations familiales, je dois alors tout recommencer. Même chose pour les modélistes, les patronnières, les couturières qui font du travail raffiné… En plus, il n’y a pas de respect de la hiérarchie, il n’y a que chez nous que la brodeuse ou l’ouvrière veut monter sur scène avec le styliste. J’importe toutes les matières, les tissus, les voiles, les bijoux, les paillettes, même les fermetures éclair car chez nous, il n’y a pas de matériel de qualité. »

Cet état de fait l’oblige à s’occupe de chaque étape de la création.

Cette grande dame connaît la valeur de la presse pour la mode :

« Chez nous, il n’y a pas de communication sur les défilés. Pour moi, la mode c’est la communication. En France, les couturiers présentent leur collection à la presse et n’hésitent pas à y investir des millions dans ce sens. C’est la presse qui fait la mode, mais chez nous, la presse ne s’y intéresse pas. J’aimerais qu’il y ait une vraie presse de mode en Algérie, j’aimerais que la presse de mon pays accorde toute son importance à la mode qui est l’expression artistique la plus utile. »

L’ESPRIT YASMINA

Yasmina a magistralement écrit une des plus belles pages du génie algérien, elle reste la couturière qui a su imposer une vision universelle de la mode algérienne à travers sa vision tridimensionnelle de la couture : Ses robes ont toujours quelques choses d’algérien, d’occidental et d’africain. Elle a libéré la femme tout en respectant son identité et sa pudeur. D’ailleurs, cette dernière est un élément fondamental dans sa vision de la beauté.

« Il m’est déjà arrivé de refuser d’habiller certaines femmes car elles manquaient de bonté. Pour moi la beauté d’une femme se retrouve dans sa grâce, dans son allure, mais surtout dans sa gentillesse, c’est d’ailleurs mon principal critère pour choisir mes mannequins. »

Ses créations ne sont jamais provocantes, mais elles ont l’art de sensibiliser les esprits les plus fermés au milieu de la mode. Elle a véritablement rajeuni les codes de la couture traditionnelle et a donné ses lettres de noblesse au style algérien en estampillant de sa touche les pièces phares comme le sarouel, le badroune, la robe saharienne ou la veste karakou.

Ses défilés sont toujours une ode à la féminité, florilège d’allures tantôt élégantes tantôt authentiques qui permettent des perspectives d’expression d’universalité. Dans ses créations, on remarque également l’influence de l’art avec un clin d’oeil aux peintures orientalistes où le vêtement saharien enveloppe la femme de préciosité et où le karakou magnifie les élégantes de la Casbah. Les lignes de ses créations sont toujours souples, presque floues, le vêtement raconte une histoire, une allégorie, un rêve. Sa passion pour les couleurs brutes et profondes mérite d’être mis en relief. Sa palette de nuances s’inspire des trésors de la nature locale : le jaune et le rouge ocre des roches du désert, le sable du sahara, le vert éclatant de l’oasis… La femme selon Yasmina Chellali est une princesse qui rayonne, à la fois universelle mais profondément algérienne.

Yasmina Chellali mettra en exergue son internationalité lors du défilé au carrousel du Louvre, en 2003. A ce propos, elle confiera à la rédaction de Dziriya.net :

« C’était un défilé grandiose chargé d’émotion. Tout était superbement organisé, les mannequins étaient magnifiques, le podium était recouvert de sable rouge du désert de Timimoum et un magnifique voile couvrant l’arrière-fond. Côté musique, j’ai choisi une mélodie mélangeant des notes algériennes (avec Khlifi Hmed) et des sonorités occidentales (avec des airs d’Edith Piaf). Lors du passage de la robe de mariée, j’ai exigé la Zorna. Le public pleurait d’émotions. » se rappelle-t-elle.

Sa vie est une succession de défi qu’elle a su relever avec témérité. Cette artiste est d’autant plus méritante qu’elle a dû composer avec un système étatique défaillant et une société peu ouverte à l’art et à la haute couture.

Portrait réalisé par Amal Berrahma, le 10 décembre 2013 – Photos réactualisées : Juillet 2017
Édité le 31 janvier 2014
Crédit photo : Yasmina Création

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