L’Algérie au rythme de ses orchestres féminins

Il fut une époque ou fêtes algériennes rimaient avec : orchestres féminins.

Chaque cérémonie s’organisait autour d’un groupe de chant regroupant des femmes d’âge mature, qui savaient à la fois jouer des instruments de musique, chanter et animer les mariages, fiançailles, cérémonies du henné, hammam de laaroussa, circoncisions et bien d’autres événements qui marquent une vie et laissent des souvenirs inoubliables.
Chaque région avait donc son propre style, son patrimoine musical, que ces orchestres féminins tachaient de perpétuer au fil des occasions.

Ainsi, l’Oranie vibrait au rythme des Medahettes, le Constantinois, au rythme des Fkirettes et le Centre au son des Mssama3. Quelque soit la région, il était aisé de les reconnaître. Vêtues de tenues traditionnelles, henné dans les mains, elles faisaient scintiller leurs bracelets aux poignets en jouant de leurs instruments de musique fétiches. Tout en restant assises, elles avaient le don de faire danser les foules jusqu’à l’aube sans répit, ni excès de manières.
Gasba, Bendir, Derbouka et autres percussions, instruments à cordes ou à vent, simples de prime abord, étaient vite dompter par ces femmes de caractère. Elles seules, arrivaient à manier l’art du rythme et de la percussion avec une touche féminine, beaucoup d’audace et un brin de provocation puisqu’autrefois chanter était un art que peu de femmes osaient assumer et encore moins en faire un métier.

Medahèttes, Fkirèttes, et Mssamaa parvenaient ainsi à divertir les femmes de tout âge, faire danser leurs espoirs et faire vivre la musique traditionnelle algérienne. C’est donc à travers leur voix souvent rauques et puissantes qu’elles parvenaient à faire résonner des mélodies joyeuses, anciennes, que le public exclusivement féminin répétait après elles, sous un tonnerre de youyous.
La particularité de ces orchestres reste sans aucun doute leur popularité. Populaires pour leur notoriété qui dépassait les villes et les contrées mais aussi parce que leurs chants étaient proches du peuple, simple de sens et rythmés par des mélodies répétitives, qui se retiennent facilement. Elles avaient par ailleurs, le don d’improviser des chansons pour des occasions particulières mais aussi de varier les thèmes de leur répertoire musical. Ainsi elles pouvaient chanter des Madih faisant l’éloge des marabouts célèbres, des Odes à l’amour mais aussi des Madih religieux pour bénir les cérémonies. La plupart du temps elles débutaient leur prestation en évoquant le Prophète pour enchaîner sur des chants diverses.

Une des femmes du groupe mène toujours la cadence, c’est elle qui généralement donne le Tempo, marque les pauses et se distingue par sa voix, souvent la plus mélodieuse et la plus puissante. On l’appelle souvent Cheikha car c’est la doyenne du groupe. Les autres membres de la troupe, suivent en répétant les refrains, servant de chœurs mais surtout de musiciennes qui accélèrent ou ralentissent la cadence parvenant souvent à faire danser les femmes jusqu’à la transe.
Assister à ces prestations était à la fois un spectacle fortement apprécié mais aussi un moment convivial à partager entre femmes. Ces dernières attendaient donc avec impatience les mariages pour voir ces groupes de chants, mais aussi pour approcher ces chanteuses qui inspiraient à la fois le respect de par leur âge, et la sympathie de par leur proximité avec le public. Et pour les gratifier ou les encourager ces orchestres recevaient des billets d’argent symboliques de la part des convives et de la maîtresse des lieux, en échange de dédicaces personnalisées destinées aux plus proches, aux absents, et aux oubliés.

Ces femmes là, avaient le don de mettre l’ambiance sur les terrasses de nos villes, et dans les patios des maisons qui vibraient au rythme de leurs chants. Elles avaient de l’audace et un caractère imposant perceptible à travers leurs voix qui portent, mais aussi parce qu’elles osaient chanter la séduction, l’amour, l’exil du bien aimé, et le poids des traditions.
Au fil des années, les cérémonies ont changées. Les fêtes ne se font plus à la maison, mais dans des salles de fêtes. Faire appel aux chanteuses est rapidement devenu obsolète, car jugées trop populaires et monotones. La convivialité d’antan s’est éteinte. La modernité s’est imposée et la volonté des mariées d’avoir plusieurs styles musicaux à leur mariage à réduit les orchestres féminins au rang de chanteuses folkloriques.

En revanche leur style est resté. Il n’est pas rare d’entendre des chanteurs ou chanteuses reprendre les rythmes de leurs percussions et les chansons qu’elles chantaient. Depuis quelques temps, cette coutume renaît. Les mariées tentent de renouer avec les coutumes de leurs maman et tantes en recherchant des medahèttes pour animer leurs soirées. Ainsi, la danse jusqu’au petit matin, la convivialité et la tradition reviennent en force.
Ces orchestres féminins renaissent petit à petit, perpétuant encore de nos jours un patrimoine riche et inépuisable à travers le son de leurs percussions et leurs voix qui portent au loin les souvenirs d’une Algérie au féminin.

Bassoum

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