À Tizi Ouzou, l’université porte son nom. Dans beaucoup de bibliothèques familiales, en Kabylie comme en France, un vieux poche de « La Colline oubliée » traîne entre deux livres de cuisine. Et chaque 20 avril, son nom revient dans les rassemblements du Printemps berbère.
Mouloud Mammeri a été romancier, dramaturge, ethnologue et linguiste. Pourtant, beaucoup de lectrices le connaissent surtout par une date, 1980, sans savoir ce qui s’est vraiment passé. Je te propose de reprendre son parcours à partir des faits établis, de son village des Aït Yenni aux amphithéâtres d’Alger et de Paris.
En bref : je retiens un écrivain qui a fait de la Kabylie un sujet de roman dès 1952, puis un chercheur qui a collecté et publié la poésie kabyle ancienne. En mars 1980, l’interdiction d’une de ses conférences à Tizi Ouzou a déclenché le Printemps berbère. Il est mort dans un accident de la route en février 1989, bien avant la reconnaissance officielle de tamazight.
Qui était Mouloud Mammeri ?
Mouloud Mammeri est né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun, un village des Aït Yenni, en Grande Kabylie. Écrivain de langue française, il est aussi anthropologue et linguiste de la langue berbère. Son œuvre mêle romans, théâtre, recueils de poésie orale et travaux de grammaire.
Son parcours scolaire l’emmène très tôt loin du village.
Après l’école du village, il part en 1928 chez un oncle à Rabat, au Maroc. Il poursuit ses études au lycée Bugeaud d’Alger, puis au lycée Louis-le-Grand à Paris, avant la faculté des lettres d’Alger. Mobilisé en 1939, il l’est de nouveau en 1942 et participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne. Ce va-et-vient entre la Kabylie, le Maroc, Alger et Paris ressemble à celui de beaucoup de familles d’aujourd’hui. Mais pour Mammeri, il nourrit une question qui ne le quittera plus : comment une culture orale peut-elle survivre dans un monde qui écrit dans d’autres langues ?
Quels livres a-t-il écrits ?
Mammeri publie quatre romans : « La Colline oubliée » en 1952, « Le Sommeil du juste » en 1955, « L’Opium et le Bâton » en 1965 et « La Traversée » en 1982. Il écrit aussi pour le théâtre, avec « Le Foehn ». Ses romans racontent la Kabylie de l’intérieur, ses villages, ses jeunes et ses déchirements.
Mais ses livres les plus lus ne sont pas forcément ses plus importants.
« La Colline oubliée » décrit une jeunesse kabyle prise entre les traditions du village et les bouleversements de la Seconde Guerre mondiale. Le roman a été adapté au cinéma en 1996 par Abderrahmane Bouguermouh. « L’Opium et le Bâton » raconte la guerre d’indépendance dans un village de montagne, et Ahmed Rachedi l’a adapté au cinéma. Son film, tourné en 1969, est sorti en Algérie en 1971, selon la base de données Africiné. À côté, ses recueils de poésie kabyle sont moins connus du grand public. Pourtant, c’est là qu’il a fait un travail que personne n’avait mené avec autant de rigueur.
Ses œuvres principales
| Titre | Année | Genre | Ce qu’on y trouve |
|---|---|---|---|
| La Colline oubliée | 1952 | Roman | La jeunesse d’un village kabyle pendant la Seconde Guerre mondiale |
| Le Sommeil du juste | 1955 | Roman | Un jeune Kabyle face à la société coloniale |
| L’Opium et le Bâton | 1965 | Roman | La guerre d’indépendance vue d’un village |
| Les Isefra | 1969 | Poésie traduite | Les poèmes de Si Mohand ou Mhand, en kabyle et en français |
| La Traversée | 1982 | Roman | Un intellectuel algérien face à l’après-indépendance |
Quel rôle a-t-il joué pour la langue amazighe ?
Mammeri a recueilli, transcrit et traduit la poésie kabyle, puis il a écrit sur la langue elle-même. Il publie « Les Isefra » en 1969 et une grammaire, « Tajerrumt n tmaziɣt », en 1976. De 1969 à 1980, il dirige à Alger le CRAPE, un centre de recherches anthropologiques, préhistoriques et ethnographiques.
Or ce travail se fait dans un contexte hostile.
Dans l’Algérie des années 1970, la langue berbère n’a aucune place officielle, et son enseignement universitaire reste très limité. Mammeri anime malgré tout des cours de berbère à l’université d’Alger, tant qu’ils sont tolérés. En 1982, il fonde à Paris le Centre d’études et de recherches amazighes (CERAM), qui lance ensuite une revue, Awal. Il reçoit en 1988 un doctorat honoris causa de la Sorbonne. Ce qu’il a sauvé, c’est une mémoire que les grands-mères portaient seules, et qu’aucune institution ne notait. La chanson a ensuite pris le relais sur scène, avec des voix comme le chanteur Boudjemaa Agraw.
💡 Le saviez-vous ?
Si Mohand ou Mhand, dont Mammeri a publié les poèmes, était un poète errant kabyle du XIXe siècle. Ses vers se transmettaient de bouche à oreille. Sans le travail de collecte, une grande partie aurait pu disparaître avec ceux qui les connaissaient par cœur.
C’est justement ce travail sur la poésie ancienne qui va le placer, presque malgré lui, au centre d’une crise politique en 1980.
Qu’est-ce que le Printemps berbère de 1980 ?
Le 10 mars 1980, Mammeri doit donner une conférence à l’université de Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne, sujet de son livre tout juste publié chez Maspero. Les autorités de la wilaya l’interdisent. Sa voiture est arrêtée à une dizaine de kilomètres de la ville, et il doit rentrer à Alger.
Et cette interdiction met le feu aux poudres.
Dès le lendemain, des étudiants manifestent à Tizi Ouzou, puis la contestation gagne d’autres villes de Kabylie et Alger. Des grèves et des occupations suivent pendant plusieurs semaines. Dans la nuit du 19 au 20 avril 1980, les forces de l’ordre interviennent sur le campus d’Oued Aïssi, et de nombreuses arrestations ont lieu. Le 20 avril est depuis commémoré sous le nom de Tafsut Imaziɣen, le Printemps berbère. Mammeri n’a pas organisé ce mouvement, mais son nom en est devenu le symbole. Je trouve frappant qu’une simple conférence sur de vieux poèmes ait pesé autant dans l’histoire récente du pays.
✅ Ce que son héritage apporte
- Une littérature qui fait de la Kabylie un sujet à part entière
- Des textes oraux sauvés de l’oubli et accessibles en français
- Une méthode de recherche qui a formé des générations de linguistes
⚠️ Ce qu’on simplifie souvent
- Réduire Mammeri au seul Printemps berbère
- Oublier qu’il écrivait ses romans en français
- Faire de lui un militant politique, alors qu’il se voulait d’abord chercheur
Mon avis : lire ses romans et ses recueils de poésie reste la meilleure façon de lui rendre justice, bien plus qu’un slogan.
Comment est-il mort, et que reste-t-il de lui ?
Mouloud Mammeri meurt le 26 février 1989 dans un accident de voiture près d’Aïn Defla, alors qu’il rentre d’un colloque sur l’amazighité organisé à Oujda, au Maroc. Il est enterré dans son village de Taourirt Mimoun. Selon Wikipédia, plus de 200 000 personnes assistent à ses obsèques.
Cependant, il ne verra aucune des victoires de la cause qu’il a servie.
Tamazight devient langue nationale en Algérie en 2002, sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika, après les événements de 2001 en Kabylie, puis langue officielle en 2016. L’université de Tizi Ouzou porte aujourd’hui son nom. Ses livres restent disponibles en Algérie comme en France, souvent en format poche, et ils sont étudiés à l’école comme à l’université. Pour les familles de la diaspora, lire Mammeri est une façon de retrouver une Kabylie racontée de l’intérieur. Pour les autres lectrices, c’est une porte d’entrée sérieuse vers une culture souvent réduite à des clichés.
🤔 Pour qui, vraiment ?
Pour toi si tu veux comprendre d’où vient la question amazighe en Algérie, ou si tu cherches un roman à offrir à une ado qui s’interroge sur ses racines. Moins si tu attends une lecture légère pour la plage : Mammeri écrit une prose dense, qui demande un peu de temps.
Un raccourci revient souvent quand on parle de lui, et il mérite d’être corrigé.
🚫 Idée reçue
« Mammeri écrivait en kabyle. » Ses romans et son théâtre sont en français. C’est dans ses travaux de recherche qu’il a transcrit, traduit et étudié la langue kabyle, pour la faire passer de l’oral à l’écrit.
Si tu veux prolonger, le portrait de Tahar Djaout, écrivain et journaliste présente un auteur kabyle qui a publié un livre d’entretiens avec lui. Côté musique, la trajectoire d’Idir et de A Vava Inouva montre comment la chanson a porté la même culture orale jusqu’aux scènes européennes. Et pour un autre regard sur l’Algérie en littérature française, notre article sur Albert Camus, né en Algérie ouvre une comparaison intéressante. Trois auteurs, trois façons de raconter le même pays.
Questions fréquentes
Pourquoi Mouloud Mammeri est-il associé au Printemps berbère ?
Le 10 mars 1980, sa conférence sur la poésie kabyle ancienne à l’université de Tizi Ouzou a été interdite. Cette interdiction a déclenché des manifestations étudiantes puis un mouvement plus large en Kabylie et à Alger, connu sous le nom de Printemps berbère.
Quel est son livre le plus connu ?
« La Colline oubliée », son premier roman publié en 1952, reste le plus connu. Il a été adapté au cinéma en 1996 par Abderrahmane Bouguermouh.
Comment est mort Mouloud Mammeri ?
Il est mort le 26 février 1989 dans un accident de voiture près d’Aïn Defla, au retour d’un colloque à Oujda, au Maroc. Il est enterré à Taourirt Mimoun, son village natal.
A-t-il vu la reconnaissance officielle de tamazight ?
Non. Tamazight est devenue langue nationale en 2002 puis langue officielle en 2016, bien après sa mort en 1989.



