Il suffit souvent des premières notes de guitare pour que toute une pièce se taise. « A Vava Inouva » passe à la radio, dans une voiture, à la fin d’un mariage, et quelqu’un chante le refrain par cœur, parfois sans parler un mot de kabyle. Peu de chansons algériennes ont voyagé aussi loin.
Derrière ce titre, il y a Idir, de son vrai nom Hamid Cheriet, un homme qui se voyait géologue avant de devenir la voix d’une culture. Que tu aies grandi en Kabylie, à Alger, à Paris ou à Montréal, son parcours dit beaucoup de la transmission entre générations et entre les deux rives. Voici les faits vérifiés, sans légende dorée.
Ce qu’il faut retenir : je retiens un chanteur discret devenu un repère pour la chanson kabyle. « A Vava Inouva », écrite avec le poète Ben Mohamed, a fait le tour du monde dès les années 1970. Idir a vécu la plus grande partie de sa vie en France, sans jamais couper le fil avec l’Algérie. Il est mort à Paris le 2 mai 2020.
Qui était Idir, et d’où venait-il ?
Idir est né Hamid Cheriet à Aït Lahcène, dans la commune des Aït Yenni, en Grande Kabylie. France 24, la RTBF et la plupart des nécrologies de 2020 donnent le 25 octobre 1949, et il avait 70 ans à sa mort. Wikipédia retient pourtant le 25 octobre 1945, et aucune source publique ne tranche vraiment entre les deux années. Il a étudié la géologie et visait une carrière dans l’industrie pétrolière.
Rien ne le destinait donc à la scène.
Il grandit dans un village où la poésie orale, les contes et les chants de femmes rythment la vie du foyer. Il apprend la guitare et la flûte, et compose en parallèle de ses études. Son nom de scène, Idir, veut dire « il vivra » en kabyle. Or c’est presque par accident que sa carrière démarre, à Radio Alger, comme on le verra plus bas. Ce détail compte, parce qu’il rappelle qu’une grande partie de la chanson kabyle moderne est née hors des circuits de l’industrie musicale.
Comment « A Vava Inouva » est-elle devenue un succès mondial ?
En 1973, Idir remplace au pied levé la chanteuse Nouara, malade, lors d’une émission de Radio Alger. Il interprète la berceuse qu’il avait composée pour elle. Le titre sort en 45 tours, se répand pendant son service militaire, puis donne son nom à son premier album en 1976.
Mais la chanson n’est pas l’œuvre d’un seul homme.
Les paroles sont signées Ben Mohamed, de son vrai nom Mohamed Benhamadouche, poète kabyle. La mélodie est d’Idir. Le texte puise dans l’univers des contes et des veillées d’hiver, où l’on raconte des histoires aux enfants autour du feu. La chanson a ensuite été traduite et reprise dans plusieurs langues, dont l’arabe, l’espagnol, le français et le grec. Je trouve juste de citer les deux noms, parce que la transmission orale kabyle a toujours été un travail à plusieurs voix. Ce partage entre parolier et compositeur a aussi des conséquences sur les droits, comme l’explique notre guide du métier d’auteur-compositeur.
💡 Le saviez-vous ?
En 1999, Idir a enregistré une nouvelle version, « A Vava Inouva 2 », avec Karen Matheson, chanteuse écossaise connue pour son répertoire en gaélique. Deux langues minoritaires, une même berceuse.
Ce dialogue avec d’autres cultures régionales traverse toute la suite de sa carrière. Il revient souvent dans ses albums des années 1990 et 2000.
Quels albums et quels duos retenir ?
Idir a publié peu d’albums, avec de longues pauses, mais chacun a marqué une étape. Après « A Vava Inouva » en 1976 et « Ay arrac nneɣ » en 1979, il reste discret jusqu’au début des années 1990. Il revient avec « Les Chasseurs de lumière », sorti en 1993 selon son site officiel, puis « Identités » en 1999.
Et c’est avec ces albums de la maturité que les duos se multiplient.
Dès « Les Chasseurs de lumière », il chante « Isaltiyen », « Les Celtes » en kabyle, avec le Breton Alan Stivell. Sur « Identités », il invite des artistes venus d’horizons très différents, de Manu Chao à Zebda en passant par Dan Ar Braz et Gilles Servat. Jean-Jacques Goldman écrit pour lui « Pourquoi cette pluie », sur l’album « Deux rives, un rêve » en 2002. En 2007, « La France des couleurs » réunit une nouvelle génération d’artistes, et « Lettre à ma fille » y porte un texte signé Grand Corps Malade. Son dernier album studio, « Ici et ailleurs », sort en 2017 et revisite des chansons françaises avec leurs interprètes. Ce goût du partage n’a rien d’une stratégie commerciale à mes yeux, il prolonge l’idée d’une culture kabyle ouverte et vivante.
Idir en quelques dates
| Année | Étape | Ce que ça change |
|---|---|---|
| 1973 | Passage à Radio Alger en remplacement de Nouara | Premier contact du public avec « A Vava Inouva » |
| 1976 | Premier album « A Vava Inouva » | La chanson kabyle trouve un public international |
| 1999 | Album « Identités » | Duos avec des artistes de France, d’Écosse et de Bretagne |
| 2018 | Concert à Alger pour Yennayer | Premier retour sur scène à Alger depuis 38 ans, selon France 24 |
| 2020 | Décès à Paris le 2 mai | Inhumation au cimetière du Père-Lachaise le 13 mai |
Pourquoi Idir compte autant pour la transmission ?
Idir a chanté en kabyle devant des publics qui ne comprenaient pas toujours la langue, et il a réussi à la rendre familière. Pour beaucoup de familles de la diaspora, ses chansons ont servi de pont entre des parents nés au village et des enfants nés en France. Son répertoire s’appuie sur la poésie orale, les berceuses et les chants de femmes.
Cependant, la transmission ne se fait pas toute seule.
Écouter Idir en famille peut ouvrir une discussion sur la langue, sur le village d’origine, sur les chants que chantaient les grands-mères. Pourtant, un disque ne remplace ni la conversation ni l’apprentissage. Beaucoup de parents installés en France regrettent de ne pas avoir parlé kabyle à leurs enfants, et la musique devient alors une porte d’entrée plus douce qu’un cours. En Algérie, tamazight est langue officielle depuis 2016, et son enseignement a progressé. Là-bas comme ici, la chanson reste un premier pas, pas une fin en soi.
✅ Ce que son œuvre apporte
- Une porte d’entrée accessible vers la langue et la poésie kabyles
- Des chansons qui se partagent entre générations, en Algérie comme en France
- Des duos qui montrent une culture berbère en dialogue avec d’autres
⚠️ Ce qu’on oublie souvent
- Les paroliers, comme Ben Mohamed pour « A Vava Inouva », restent dans l’ombre
- Le répertoire se résume trop souvent à un seul titre
- Écouter ne suffit pas à apprendre la langue
Mon avis : Idir mérite mieux qu’une berceuse en boucle, et ses albums des années 1990 valent le détour.
Quelle place garde-t-il dans la mémoire, en Algérie et en France ?
Idir est mort le 2 mai 2020 à Paris, à l’hôpital Bichat, des suites d’une maladie pulmonaire. Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Des hommages publics ont suivi en France : une place Idir à Toulouse depuis octobre 2022, et un square Idir dans le 20e arrondissement de Paris depuis décembre 2023.
Or son lien avec l’Algérie n’a jamais été rompu.
En janvier 2018, il était remonté sur scène à Alger pour Yennayer, le Nouvel An amazigh, après 38 ans d’absence sur une scène de la capitale, selon France 24. En 2019, il avait salué publiquement les manifestations pacifiques du Hirak. Ses chansons continuent d’être reprises lors de fêtes, de concerts d’hommage et de rassemblements culturels des deux côtés de la Méditerranée. Beaucoup de jeunes artistes kabyles citent son nom parmi leurs influences. Je vois dans cette fidélité le signe d’une œuvre qui a su rester populaire sans perdre sa profondeur.
🤔 Pour qui, vraiment ?
Pour toi si tu cherches une façon simple de parler de tes racines à tes enfants, à ta belle-famille ou à des amis qui ne connaissent pas la Kabylie. Pour toi aussi si tu n’es pas kabyle mais que la chanson algérienne t’intrigue. Moins si tu attends une analyse politique : Idir parlait surtout de mémoire, de langue et de fraternité.
Un dernier point mérite d’être rectifié, parce qu’il revient souvent dans les partages en ligne.
🚫 Idée reçue
« A Vava Inouva serait un chant traditionnel anonyme. » Non : la mélodie est d’Idir et les paroles de Ben Mohamed. Elle s’inspire de la tradition orale kabyle, mais c’est une création signée, protégée comme toute œuvre.
Pour prolonger ce voyage dans la chanson kabyle, découvre aussi le chanteur Boudjemaa Agraw, autre voix attachée à la langue amazighe. Si c’est la culture berbère écrite qui t’intéresse, le portrait de Mouloud Mammeri, écrivain et ethnologue éclaire le travail de collecte de la poésie kabyle. Et pour comparer avec une autre star algérienne installée en France, lis notre portrait de Cheb Khaled, roi du raï. Trois parcours très différents, une même envie de faire entendre l’Algérie ailleurs.
Questions fréquentes
Quel est le vrai nom d’Idir ?
Idir est le nom de scène de Hamid Cheriet, né à Aït Lahcène, en Grande Kabylie. En kabyle, Idir signifie « il vivra ». Sa date de naissance varie selon les sources : la plupart des nécrologies de 2020 donnent le 25 octobre 1949, Wikipédia retient 1945.
Qui a écrit « A Vava Inouva » ?
La musique est d’Idir et les paroles du poète kabyle Ben Mohamed. Idir l’a chantée pour la première fois à Radio Alger en 1973, en remplacement de la chanteuse Nouara, puis l’a enregistrée sur son premier album en 1976.
Où est enterré Idir ?
Idir est mort à Paris le 2 mai 2020. Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, le 13 mai 2020.
Par quel album commencer ?
« A Vava Inouva » (1976) reste la porte d’entrée la plus naturelle. Pour entendre ses duos et son ouverture à d’autres cultures, « Identités » (1999) est un bon second choix.


